L’orpaillage clandestin au féminin pour briser le cercle de la pauvreté à Badon et Sibikiling
Jeunes femmes, épouses et mères des villages de Badon et Sibikiling, aux abords du Parc national de Niokolo-Koba, bravent quotidiennement les risques d’arrestation pour orpaillage clandestin, à la recherche de quelques grammes d’or. Dans ces villages qui manquent de tout, leur vie est en pointillé et l’orpaillage constitue parfois l’unique source de revenus.
Par Makan Dambele
Installés tout au long de la bordure du parc national de Niokolo-Koba, les villages de Badon et Sibikiling, au nord-ouest de Tomboronkoto chef-lieu de commune, partagent une mosquée, un cimetière et une école primaire. Avec les nouvelles délimitations du parc en 1975, Sibikiling s’est reconstruit à l’est de la RN7, à environ 2 km de la route bitumée, tout comme Badon, un ancien royaume dont l’école élémentaire porte le nom du souverain, Badon Toumani Keita. Sa modernisation se poursuit timidement l’avec l’avènement de l’électricité. D’ailleurs, les travaux d’installation des poteaux sont bien visibles.
En cette période d’hivernage, le décor mêle les habitations en banco et les toits de chaume aux cultures de mil, de maïs et d’arachide. Jadis, le coton y prospérait. De plus en plus de bâtiments sortent de terre, néanmoins ces communautés rurales vivent dans un semi-confinement. Chaque graine compte et chaque récolte conditionne la survie. L’agriculture, principale source de revenus des ménages ruraux, est dépendante de la pluviométrie et de l’accès aux ressources de production fortement limité dans ces régions. Ici, le taux d’activité des femmes est la plus importante, après celui de Kaffrine, avec un taux d’occupation de 50,1%, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). Pourtant, la plupart d’entre elles n’ont pas accès à la terre. Face à l’impasse agricole, l’orpaillage clandestin devient une des sources d’espoir. Le précieux métal jaune permet de payer nourriture, frais scolaires et vêtements.
« Nous allons au ‘’dioura’’, le peu d’or qu’on y gagne, une fois vendu au revendeur, nous permet d’acheter du riz, du savon, de l’habillement pour toute la famille. C’est notre gagne-pain, même si ça peut être dangereux, nous n’avons pas d’autres choix », confie Mme Fofana, jeune femme d’une trentaine d’années et mère de quatre enfants.
Sa voisine, enceinte de plusieurs mois, renchérit « nos enfants sont scolarisés à Khossanto et à Kédougou, certains poursuivent même des études à Dakar. Aucun d’eux n’a trouvé d’emploi. Alors, ils comptent entièrement sur nous. Chaque jour, on se bat dans les ‘’diouras’’ pour pouvoir leur envoyer de quoi payer leurs frais et couvrir leurs besoins. Ils nous appellent sans cesse pour demander de l’argent. Et c’est ici, dans cette poussière et cette souffrance, que nous nous débrouillons pour trouver quelque chose à leur envoyer.»
Le quotidien des chercheuses d’or tel un rituel est le même chaque matin. Équipées de calebasses, bouteilles d’eau et de « solis »( petit outil servant de creusoir), des femmes de tout âge, épouses, enceintes ou allaitantes, rejoignent les ‘’diouras’’ (sites d’orpaillage), à pied. Certaines confient leurs nourrissons aux grands-mères ou aux aînées. D’autres, faute de choix, les embarquent dans l’aventure.
Une fois le site choisi, elles s’activent, armées de leur « solis » rudimentaire mais essentiel. Incapables de creuser profondément avec ces outils de fortune, elles se concentrent sur les couches superficielles de sable, qu’elles recueillent avec patience et détermination. Chaque poignée est versée dans une calebasse, parfois en bois, parfois en cuivre, avant d’être plongée dans les eaux de la rivière. Là, commence un rituel minutieux : elles remuent le sable sous l’eau, le laissent se délester de ses impuretés, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une fine couche noire et quelques éclats dorés. Ce précieux mélange est conservé dans un petit récipient, tout au long de la journée, comme un trésor en devenir. Le soir venu, elles entament une dernière étape, presque alchimique. À l’aide d’une petite cuillère, elles déposent le contenu sur un fourneau alimenté par quelques braises. La chaleur fait son œuvre : les résidus se consument, l’or se révèle, pur et brillant. Ce métal, fruit d’un labeur silencieux et acharné, est ensuite présenté au revendeur. Le prix du gramme d’or fluctue sans cesse. Il tourne autour de 50 000 francs.
Dans le parc et aux alentours, plusieurs emplacements de fortune sont installés par des chercheures d’or venant du Mali, de la Guinée, du Burkina, etc. Le travail ne s’arrête jamais même en hivernage. Dans, ce “dioura”, les hommes descendent dans les puits, les femmes tirent la corde du seau en caoutchouc rempli de terre ou exploitent illégalement le marigot, armées de ‘’solis’’ . Elles creusent la terre, ramassent avec leur calebasse et lavent les sables à mains nues. Sous un soleil de plomb, elles endurent maux de dos, piqûres d’insectes et coupures dans la brousse sans que ces douleurs ne les freinent dans leur quête de quelques pépites.
« Pour l’instant, j’ai rempli quatre sacs. Mon objectif : dix sacs avant la fin de la journée. Chaque sac doit ensuite être transporté en taxi-tricycle, à raison de 4.000 francs l’unité. Chez le propriétaire du moulin, il faut encore débourser entre 2.500 et 3.000 francs pour le pilage. Après toutes ces étapes, nous lavons la poudre pour espérer en extraire un peu d’or. Mais très souvent, nous gagnons moins que ce que nous dépensons. Le peu qui reste, une fois les frais déduits, sert à nourrir leurs enfants et à subvenir aux besoins de la famille. On souffre plus qu’on ne gagne. Si on nous interdit de travailler dans les ‘’diouras’’, nous, les mères de famille, serons les premières victimes. L’orpaillage est notre seule et unique source de revenus », ajoute-t-elle sous un soleil accablant.
Nd. Sakiliba, quinquagénaire et responsable du GIE local, « c’est grâce au ‘’dioura’’ que nous réglons plusieurs choses sans l’aide de nos maris. Eux n’ont pas de travail, ni ici, ni ailleurs malgré l’implantation d’une société minière dans la localité », déplore-t-elle.
La sécurité est une autre épine dans leur pieds. Exploitant illégalement les sites, elles peuvent se faire arrêter à tout moment par les gardes du Parc national. D’ailleurs en mars 2025, une vingtaine d’entre elles sont arrêtées par les gardes du Parc. Donc, À tour de rôle, elles jouent les sentinelles pour assurer leur arrière et en se déplaçant en groupe.
L’arrestation qui a tout changé
Il est difficile de quantifier le nombre de femmes qui travaillent dans l’orpaillage clandestin. Le 20 mars 2025, une vingtaine d’entre elles sont arrêtées dans la matinée par les agents du parc pour orpaillage illégal. Elles passent la journée en brousse sous une chaleur accablante avant d’être conduites à Tambacounda vers 21 h.
Sokhna Keita, la cinquantaine, a dit avoir supplié les agents: « Laissez-nous partir, les bébés sont seuls, et certaines sont enceintes parmi nous ici. » Ses supplications restent sans réponse.
Dialla Dambo, jeune maman de vingt ans, mère d’une petite fille, décrit l’enfer : « On nous a donné du pain sec, des boissons “Lana” (petite bouteille de 200 frs) et de l’eau brûlante en pleine canicule et en plein ramadan. Certaines sont tombées malades, d’autres blessées dans la panique. Nous avons souffert. »
Makou Tounkara, mince et mesurant environ 1 m 60, la trentaine, est tombée malade. « Ils m’ont amenée à l’infirmerie de Mako vers 17 h. J’ai reçu une perfusion puis ils m’ont ramenée en brousse vers 19 h. Un agent a demandé ma libération, mais ses collègues venus de Tambacounda en renfort) ont refusé. J’ai profité d’un moment d’inattention pour m’échapper. J’étais faible et blessée, mais je suis rentrée à la maison. »
Le traumatisme de la prison
À Tambacounda, les femmes sont séparées. Sept sont libérées, parmi lesquelles quelques mères allaitantes et enceintes. Treize autres, dont N. Kanouté et F. Keita, enceintes, sont placées en détention. « Nous treize avons été entassées dans la même cellule », rapporte Dialla Dambo. Trois jours plus tard, elle et Sokhna Keita retrouvent la liberté, l’une grâce à l’intervention de son mari qui lui a apporté son enfant, l’autre en raison de son âge et de sa santé fragile.« Voir ma femme en prison, c’était comme perdre une partie de moi », confie l’un des maris, soutenu par la mobilisation de tout le village.
Onze femmes sont jugées. Elles ont écopé d’un sursis et d’une amende de 20 000 F CFA. Leur séjour en prison et leur condamnation les ont suffisamment traumatisées pour les obliger à retourner aux champs. Elles cultivent de l’ arachides et du mil avec l’espoir des coopératives agricoles, des jardins clôturés, des formations et du matériel pour produire et transformer les richesses de leurs forêts et nourrir leurs enfants sans craindre la prison.