Femmes immigrantes au Canada : la solitude comme compagnon
Par Huchara Baptiste
Une journée automnale ensoleillée magnifique que seul Montréal a le secret. On se croirait en plein « été indien ». Il est 15h dans les rues de Côte-des-neiges. Un couple d’un certain âge promènent son chien avec la nonchalance de ceux qui ont trop vécu. Sous le paravent d’une terrasse de café, des professionnels profitent de l’after work.
Dans cet arrondissement, la diversité culturelle est une réalité. Le long de cette artère, le Québec rencontre des ressortissants du monde entier. Le kebab, les nouilles ou le mafé côtoient les hamburgers et la poutine. La mode « baggy » taquine celle des sari, des costumes et des boubous africains. Une ville qui résume l’esprit d’ouverture canadien. D’ailleurs, l’édile de cette communauté urbaine est d’origine congolaise.
Dans une rue bien ombragée par des arbres matures où le soleil coule ses derniers rayons sur les feuilles colorées de rouge vif, de jaune et d’orange, rien ne semble perturber la beauté des couleurs automnales. Ici, le bruit de la circulation est remplacé par le chant des oiseaux qui préparent déjà leur prochaine migration vers le sud. Des voitures de différentes marques sont garées sur le bas-côté d’une rangée de maisons carrées en briques rouges. Au tournant d’un édifice anonyme, se trouve un centre communautaire couru des femmes immigrantes. Elles connaissent ce repère où une association leur offre gracieusement un espace de rencontre et d’écoute. Elle leur vient également en aide pour les informer, les orienter et les accompagner dans leurs démarches de recherche d’emploi ou administratives.
Au fond de la salle, des femmes discutent avec animation autour d’une table où sont posés des gobelets en carton de café, des muffin et des craquelins. Certaines observent, du coin de l’œil, leurs enfants qui jouent à des blocs en bois colorés.
Marjorie (nom d’emprunt) qui a organisé ce goûter de rencontre, pour briser l’isolement des immigrantes, est bénévole dans ce centre. Quand son emploi du temps le lui permet, elle participe à l’accueil de ses « sœurs », soit pour une « ice- breaker », briser la glace pour les nouvelles venues, soit faire le suivi avec les habituées. « Nous essayons de les soutenir en leur expliquant comment ça fonctionne, ici. Ce n’est pas évident de venir dans un nouveau pays où les coutumes sont différents. Certaines ne parlent ni français, ni anglais et d’autres ont vécu des situations difficiles avant de venir au Québec et la plupart d’entre elles ignorent leurs droits. Tout ça accentue leur solitude. »
Elles sont nombreuses à entrer au Canada seules, enceintes ou avec des enfants. Les données du ministère Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada relèvent qu’en 2023, le pays a accueilli 471 808 nouveaux arrivants, dont 237 031 femmes, 234 758 hommes, 17 d’un autre genre et deux non spécifiés. La plupart des immigrantes ont laissé leur famille au pays et sont très peu entourées dans leur région d’accueil, où parfois elles vivent une situation de vulnérabilité sociale. Selon immigration Canada, “les immigrantes sont confrontées à des difficultés différentes de celles des hommes immigrants ou des femmes nées au Canada lorsqu’il s’agit de trouver un logement convenable. Le logement permet d’accéder aux services essentiels (…). En fait l’endroit où l’on vit définit la facilité d’accès à ces services”. Aussi, leur manque-t-il souvent ce filet de sécurité communautaire dans un pays frappé de plein fouet par une « épidémie » de solitude. Le chômage et la précarité de l’emploi n’arrangent pas les choses.
Comme une ombre, la solitude accompagne la plupart d’entre elles au quotidien. « Je viens chaque semaine au Centre pour faire des rencontres et discuter. Je n’ai jamais imaginé que je resterais une semaine sans parler à personne. Même pas un bonjour. J’habite un immeuble depuis deux ans et je ne peux te donner le nom d’aucun voisin. Chacun est dans son coin », confie Arame, ressortissante sénégalaise d’une quarantaine d’années, arrivée en 2023. Un sentiment partagé par Mathilde de la Côte-d’Ivoire. « Un jour, j’étais malade toute la soirée, je ne savais pas où aller, ni qui appeler. Avec le décalage horaire, il était impossible de contacter ma mère. J’ai souffert doublement de douleur et de solitude cette nuit-là. C’est là que j’ai compris mon isolement social. »
Envahissante et invisible, la solitude pèse sur ces femmes. Une béance affective qui finit par absorber tout leur être surtout en hiver où les nuits sont plus longues. « Je me sens tellement seule que la banalité des conversations qui m’ennuyait chez nous me manque maintenant. Chaque fois que je peux, j’appelle pour tout et n’importe quoi juste pour entendre une voix familière, malgré le coût de l’internet. Peut-être si ma situation se régularise ça va être plus facile de m’intégrer. En attendant, je me fais discrète pour éviter les problèmes», confie Nandi, une demandeure d’asile malienne.
Celles qui travaillent, en attendant la décision de l’Immigration, ne sont pas non plus épargnées. « Au travail, les échanges sont limités au strict minimum. Il n’y a pas de connexion entre les gens. Les réseaux sociaux aident un peu même si c’est à distance, au moins j’ai des gens avec qui parler », confie Hadja, guinéenne qui a récemment obtenu un statut de réfugiée.
Nabou, étudiante sénégalaise en informatique d’une vingtaine d’année, est dans la même situation : « les gens ne comprennent pas que je souffre de solitude. Pour eux, habiter à Montréal déjà brise l’isolement parce que c’est une ville dynamique où il y a plein d’activités. Mais, on a beau être entourée, il y a toujours une sorte de vide au fond de toi, une fois rentrée. »
Quant à Saly, venue de Mauritanie en mai 2023 avec ses deux filles de 5 et 8 ans, elle espère une réponse positive des services d’Immigration pour briser le cercle de la solitude. « Je scrute chaque semaine la boîte aux lettres. On a demandé l’asile et on attend. Si tout va bien, mon mari et mon fils nous rejoindront. En attendant, la vie d’une mère seule est très compliquée. Personne ne peut t’aider et tu ne peux pas laisser tes enfants seuls avant l’âge de 12 ans. Tu vacilles entre les horaires variables, les courses, les honoraires de l’avocat, les cours de francisation et la pression au pays pour envoyer de l’argent. Tout ça est lourd à porter seule. »
Si le statut des femmes rencontrées est différent, elles partagent le bateau de la solitude, une préoccupation pour la santé publique au Canada. D’ailleurs, des recherches montrent que l’isolement ou le sentiment de solitude sont associés à des risques plus élevés de maladies cardiaques, d’hypertension ou même de diabète.