Études au Canada : Quand la désillusion hante le mental des étudiantes sénégalaises
Par Huchara Baptiste
Le rêve de beaucoup de jeunes sénégalaises venues étudier au Québec s’est brisé sur les rives du fleuve Saint-Laurent. Des illusions perdues en raison de conditions de vie plus difficiles qu’imaginées, l’adaptation à une nouvelle vie, des températures hivernales ou des coutumes, ont plongé certaines dans une dépression terrible. Pour briser le cercle du tabou entourant leur santé mentale, quatre ont accepté de livrer leur souffrance. La garantie d’un anonymat et les liens tissés après plusieurs discussions ont eu raison des hésitations, des excuses de dernières minutes, voire des renoncements.
« Ici, tout est différent : le système éducatif, les gens, la vision des choses. J’ai vraiment peur d’échouer avec tous les sacrifices consentis par ma famille que je suis en permanence stressée. Toute cette pression me rend malade. Au mois d’avril, j’ai fait un malaise en plein cours et on m’a diagnostiqué une spasmophilie. J’ai des palpitations à mon âge (21 ans), les mains moites. Je transpire en plein hiver, j’ai froid en été. Je ne connaissais pas ça avant. J’évite de m’épancher sur le sujet pour ne pas être stigmatisée », témoigne K., pour qui, accepter de partager son expérience est un pas de plus dans la reconnaissance de sa souffrance.
Fati a décidé, après plusieurs relances, de se confier pour alerter sur une situation méconnue ou tue qui « détruit de l’intérieur » beaucoup de ses camarades. « Le plus dur, c’est que personne ne te croit. Ma famille pense que je me prends pour une « québécoise pure laine », raison pour laquelle je déprime. Parce que la dépression, ça n’existe pas. C’est juste dans ma tête. Ça peut faire rire, mais ça fait mal que tes proches ne comprennent pas ce que tu ressens. J’ai arrêté d’en parler. »
Quant à S., étudiante en Sciences politiques à l’Uqam, « l’hiver est pire encore. Les nuits longues et la solitude réveillent mon anxiété sans raison. Je dois me battre pour traverser cette période avec une santé mentale qui connaît plus de bas que de hauts, mes cours et mon travail. C’est pénible vraiment.»
Le cas de Coura (le nom a été changé) est digne d’un roman, voire d’une série Netflix. Partie de Dakar, elle s’est retrouvée au Maroc où elle a fait des études de Marketing pendant deux ans. De Casablanca, elle est partie en Espagne, puis au Nicaragua avant d’arriver au Québec. Tout ce périple, lui a pris un an. Une fois en sol canadien, elle a complètement perdu ses illusions en sus d’un épuisement mental et physique. « J’ai perdu le sens de cette quête d’un bel avenir et j’ai pété les coches. Dans un premier temps, j’ai été référé à une travailleure sociale qui m’a envoyé chez une psychologue. Après quelques rencontres, j’ai préféré passer à autre chose. Elle m’écoutait avec beaucoup de patience, mais, mis à part les anti-dépresseurs qui me calmaient temporairement, j’avais l’impression de tourner en rond. Je voyais les mêmes murs qui m’encerclais. Mes parents m’ont même envoyé quelques « secrets », rien n’y fait, ni les ablutions ou les prières de protection. J’entends encore des voix dans ma tête quand je suis fatiguée ou vis une émotion forte. », confie-t-elle pudiquement.
La santé mentale de certaines étudiantes sénégalaises se détériore, dans le plus grand silence, en raison d’anxiété et de dépression dues aux pressions familiales, aux injonctions à la réussite combinés aux conditions de vie dans un contexte à l’antipode de leur propre vécu. Autant de poids sur leurs frêles épaules que les aides offertes n’arrivent pas souvent à soulager.
Intervenante sociale auprès des jeunes, B. L. lance un cri de cœur « les situations de détresse sont courantes. Nous sensibilisons sur la santé mentale, mais peu d’étudiantes internationales viennent nous voir. Pourtant, nous avons des ressources pour les aider sans jugement. Elles peuvent toquer à notre porte. Tout est confidentiel », confie celle qui se bat pour une meilleure prise en charge de la santé mentale chez les jeunes.
Aussi, depuis le 1er janvier 2026, le gouvernement québécois a décidé de porter à 24 617 dollars canadien, soit 11 millions 77 000 F CFA, le montant des ressources financières exigé pour combler les besoins essentiels dont doit disposer tout étudiant. Ce montant sert à couvrir les dépenses de la vie courante pour chaque année : loyer, habillement, transport, assurances. Les étudiant(e)s étrangères devront également débourser les frais liés à la scolarité.