“Deum”: l’accusation qui brise la vie des femmes
Par Joseph KAMA
À Mbind Demba (nom fictif), dans la commune de Ngoye, la mort d’un proche peut devenir le point de départ d’une autre tragédie. Accusées de “deum” (anthropophagie) ou de pratiques occultes sans la moindre preuve, des femmes vivent depuis des années sous le poids d’un soupçon tenace. Entre croyances mystiques, vulnérabilités sociales et silence collectif, la rumeur agit comme un tribunal invisible, brisant des vies sans jamais rendre le moindre verdict.
Dans ce hameau discret situé à quelques kilomètres de Bambey, la vie s’écoule au rythme régulier des saisons agricoles. On se croise aux puits, aux champs, à la mosquée. Les salutations sont quotidiennes, les solidarités anciennes, presque instinctives. Ici, tout le monde se connaît. Mais derrière cette familiarité apparente, certaines existences portent le poids d’une condamnation silencieuse.
Le 6 juin 2019 reste une date suspendue dans la mémoire de M. Ndong. Ce jour-là, elle perd son deuxième fils, terrassé par la maladie. Une mère qui enterre son enfant, c’est déjà une tragédie absolue. Pourtant, pour elle, le deuil n’a pas été le seul fardeau.
Dans les heures précédant son décès, le jeune homme, fiévreux et délirant, répétait inlassablement le nom de sa mère. Un détail médicalement explicable, mais socialement explosif. Très vite, la rumeur enfle. On murmure d’abord à voix basse. Puis on chuchote avec insistance. Enfin, on affirme que M. Ndong aurait « mangé » son fils.
L’accusation de “deum” (mangeuse d’âme), profondément ancrée dans certaines représentations mystiques, s’abat sur elle comme une seconde mort. « Depuis lors, les conséquences de cette accusation me poursuivent », confie-t-elle d’une voix presque éteinte.
Les visites se raréfient. Les regards changent. Les conversations cessent brusquement à son passage. Les insultes fusent parfois à demi-mot. Le soupçon s’est installé durablement, comme une ombre qui ne la quitte plus.
Son fils aîné en subit également les conséquences. Alors qu’il s’apprêtait à célébrer son mariage, la famille de la fiancée se rétracte. L’union est annulée, sans explication officielle, mais avec un sous-entendu limpide.
« On est accusé sans preuve. Mais on est une famille pauvre, on est obligé de nous résigner. Est-ce qu’on accuserait une famille riche ? » interroge-t-elle avec une lucidité amère.
À travers ses mots transparaît une autre réalité : la pauvreté fragilise la défense sociale. Dans ces espaces ruraux où l’honneur et la réputation structurent les relations, la rumeur agit comme un tribunal sans appel. Et face à ce tribunal, toutes les familles ne sont pas égales.
À quelques encablures de là, F. Diop vit dans une petite bâtisse aux murs fatigués. Son visage conserve une douceur presque enfantine, mais son corps trahit les années de labeur et d’épreuves.
Son histoire commence, il y a plus de dix ans, avec la mort brutale de son mari dans un accident de la circulation. Le choc est immense. Le deuil, profond. Mais très vite, la douleur se transforme en soupçon. On l’accuse, elle aussi, d’avoir provoqué la mort de son époux par des pratiques occultes. « On ne m’associe plus aux activités du village », lance-t-elle, le regard fuyant.
Les cérémonies, les réunions, les initiatives communautaires se tiennent sans elle. On ne la consulte plus. On ne l’invite plus. L’isolement s’installe progressivement, presque naturellement, comme si l’exclusion était devenue une évidence partagée.
Ces accusations, bien que dénuées de fondement, produisent des effets bien réels : détresse psychologique, marginalisation économique, fragilisation familiale. Les victimes vivent dans une tension permanente, contraintes de prouver une innocence que personne n’a juridiquement contestée, mais que la société locale refuse d’admettre pleinement.
Moussa, un habitant du village, croit en l’existence des “deum” et assume ses convictions : « On est en Afrique avec ses mystères. Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer. »
Entre croyances traditionnelles, interprétations mystiques et déficit d’explications scientifiques accessibles, les frontières restent floues. La maladie, la mort ou l’accident deviennent parfois le terrain d’explications surnaturelles. Dans ce contexte, les femmes veuves, les mères endeuillées et économiquement vulnérables apparaissent comme des cibles privilégiées.
Face à ces dérives, Oustaz Dione, imam de la mosquée du village, rappelle une position claire : « L’islam interdit formellement d’accuser une personne sans preuve. » La diffamation, la suspicion gratuite et la propagation de rumeurs sont condamnées par les principes religieux. « Accuser sans preuve est une injustice grave », insiste-t-il.
Mais entre le rappel des principes et la réalité sociale, l’écart demeure.
À Mbind Demba, la rumeur fonctionne comme un mécanisme d’exclusion puissant. Elle ne s’appuie sur aucun jugement, aucune enquête, aucun fait tangible. Elle se nourrit d’émotions, de peurs collectives et parfois de rapports de force invisibles. Elle circule plus vite que les faits, s’impose plus durablement que la vérité.
Pour M. Ndong et F. Diop, la vie continue malgré tout. Elles cultivent, élèvent leurs enfants, prient, espèrent. Mais leur quotidien reste marqué par cette sentence informelle qui ne figure dans aucun registre judiciaire.
Ici, la justice n’est pas toujours rendue par les tribunaux. Elle se prononce parfois dans les concessions, à l’ombre des arbres ou dans le bruissement des conversations.
Ces femmes, victimes d’accusations infondées, vivent condamnées sans procès, enfermées dans une réputation qu’elles n’ont pas choisie.