Le 8 mars n’est pas une fête, c’est un combat
Par Suzanne SY et Binta Astel NIANE
« Bonne fête à toutes les femmes, en particulier à ma mère, une femme brave, résiliente (…) » ;
« Aujourd’hui, j’ai décidé de cuisiner pour mon épouse à l’occasion de la fête des femmes » ;
« Je ne célèbre pas le 8 mars, je commémore plutôt le 7 mars en mémoire des femmes de Nder ».
Chaque année, ces messages envahissent les réseaux sociaux sénégalais à l’occasion du 8 mars. Les hommages se multiplient, on célèbre « la femme », on exalte « la mère », on marie nos tenues et on ignore les inégalités structurelles entre les sexes.
Pourtant, le 8 mars n’est pas une fête. C’est la Journée internationale des droits des femmes. C’est, avant tout, un moment de commémoration, de recueillement, de réflexion et de projection.
Ce déphasage entre la célébration folklorisée de cette journée et la réalité qu’elle est censée mettre en lumière, révèle soit une méconnaissance de l’histoire de cette date, soit une manière plus confortable d’en neutraliser la portée politique. Il est donc important de revenir sur le sens réel du 8 mars, les luttes qui l’ont fait naître, les conquis à célébrer et les conquêtes en cours.
La Journée internationale des droits des femmes, officialisée par les Nations unies en 1977 et célébrée dans de nombreux pays à travers le monde le 8 mars, est née non pas d’une volonté de célébrer les femmes, mais d’un rapport de force. Il prend racine au début du 20ᵉ siècle, dans les grèves et les mobilisations de travailleuses en Amérique du Nord et en Europe. À l’époque, des femmes descendent dans la rue pour réclamer des conditions de travail dignes, le droit de vote et une reconnaissance politique.
Avec le temps, les mobilisations féministes à l’échelle mondiale ont fait du 8 mars une date stratégique pour faire entendre des revendications, rappeler les inégalités persistantes et exiger des transformations concrètes dans tous les domaines de la société.
A – Les conquêtes féministes : progrès et avancées
Au Sénégal, nous avons des victoires féministes à célébrer. Toutefois, il est toujours nécessaire de comprendre le cheminement pour apprécier pleinement le résultat. Ces luttes se sont souvent déployées dans un espace de tension entre des normes sociales profondément enracinées et l’ouverture progressive du pays aux engagements internationaux en matière de droits humains et d’égalité de genre. Dans ce contexte, les droits des femmes ne se sont jamais imposés d’eux-mêmes : ils ont été arrachés par des femmes qui ont su transformer la mobilisation citoyenne en avancées institutionnelles.
Une lutte pour interdire les mutilations génitales féminines (MGF)
Si l’excision, la plus connue des mutilations génitales féminines (MGF), recule aujourd’hui, ce n’est pas par évolution naturelle des mentalités, mais grâce à des actions pionnières qui ont permis de poser le débat. Sur le terrain, des programmes d’éducation et de sensibilisation ont ouvert la parole et mis en lumière les conséquences physiques et sociales des mutilations génitales féminines (MGF). Cette pression collective s’est traduite par l’interdiction des MGF, consacrée par l’introduction de l’article 299 bis en janvier 1999 dans le Code pénal de 1965.
En dépit de cette victoire institutionnelle, 25 % des femmes sont encore excisées au Sénégal selon un rapport de l’Unicef de 2022. Ainsi, la sensibilisation et la mobilisation pour l’abandon des MGF se poursuivent et doivent rester au cœur de nos revendications populaires.
Parité, une victoire féministe pour une représentation politique plus équilibrée
Au début des années 2000, un constat alarmant est fait par les organisations féministes au Sénégal : la sous-représentation politique des femmes malgré leur implication quotidienne dans la gestion de la cité.
C’est de cette prise de conscience que sont nées les revendications féminines pour une représentation politique plus équilibrée, en mettant la pression sur les partis politiques et le gouvernement. Cette mobilisation a abouti à une étape majeure en 2010, lorsque le parlement sénégalais a adopté la loi sur la parité (loi n° 2010‑11 du 28 mai 2010). Cette loi impose que les listes de candidats pour les élections à tous les niveaux, national et territorial soient composées à parts égales d’hommes et de femmes, en alternant les sexes sur les listes de candidature.
Au sein de cette 15ᵉ législature, 68 députées siègent sur un total de 165 députés, soit environ 41 %. Ce chiffre, inférieur à 50 %, s’explique par le fait que les têtes de listes sont le plus souvent des hommes et que le nombre de candidats élus sur une même liste est souvent impair. L’objectif de cette parité absolue reste donc de viser les 50 %, ce qui explique pourquoi les mouvements féministes restent mobilisés. Cette mobilisation doit également être portée par les principales actrices, les femmes militantes de partis politiques.
Par ailleurs, la parité ne s’applique malheureusement pas aux postes nominatifs. Une jeune féministe de 19 ans, qui aspire à plus de représentativité, le rappelle : « Seulement 13 % des postes gouvernementaux sont occupés par des femmes. C’est totalement inégalitaire. »
La réforme du Code de la nationalité : une avancée vers l’égalité
Le 7 mars 1961, le Sénégal adoptait sa première loi sur la nationalité. État nouvellement indépendant, ses autorités entendaient consolider l’édifice national dans un contexte politique et institutionnel encore fragile. Mais cette entreprise fondatrice s’est construite sur une architecture juridique profondément genrée et discriminatoire. Sous prétexte de « bâtir la nation », le législateur a consacré une citoyenneté hiérarchisée, dans laquelle la filiation paternelle était centrale tandis que la mère n’apparaissait qu’à titre subsidiaire. La transmission de l’appartenance nationale, et donc de l’héritage symbolique et juridique qu’elle porte, était un privilège masculin, réduisant les femmes à une citoyenneté conditionnelle.
Il faudra attendre plus de cinquante ans pour qu’une remise en cause intervienne avec l’adoption de la loi 2013-05 du 8 juillet 2013 modifiant la loi 61-10 du 7 mars 1961 déterminant la nationalité sénégalaise. En 2013, une rupture décisive a été opérée, remplaçant la primauté paternelle par un principe d’égalité entre les parents et reconnaissant aux femmes la pleine capacité de transmettre la nationalité. La réforme a également consacré la neutralité de genre en matière d’acquisition de la nationalité par le mariage (article 7), ainsi qu’en matière d’adoption et de filiation (articles 9 et 10).
Cette avancée fondamentale, obtenue après des décennies de lutte et de revendications, nous rappelle que c’est par un effort continu et soutenu que les femmes recouvrent la dignité et l’existence entière qui leur ont été niées. Ce pays et ses institutions ne nous reconnaissaient pas comme des citoyennes à part entière. Il est important de s’en souvenir, particulièrement en cette date, pour continuer à reprendre la place qui nous revient.
La réforme pénale de 2020 : le viol reconnu comme crime
Lundi 13 janvier 2020, apparaît dans le Journal officiel de la République, le fruit d’une lutte de longue haleine : la loi n° 2020-05 criminalisant le viol et la pédophilie. Cette réforme marque un tournant majeur dans la lutte contre les violences sexuelles. Désormais, le viol n’est plus considéré comme un simple délit mais comme un crime. Il est puni de 10 à 20 ans de réclusion criminelle, voire de la perpétuité si le viol a entraîné la mort de la victime ou s’il est précédé, accompagné ou suivi de tortures ou d’actes de barbarie.
Cette loi ne criminalise pas que le viol, elle renforce également les sanctions pour plusieurs infractions sexuelles et introduit des peines minimales, afin de limiter les situations où les auteurs bénéficieraient de circonstances atténuantes.
Cette réforme est le résultat d’années de mobilisation de la société civile, des organisations féministes et des associations de défense des droits des femmes qui ont dénoncé la banalisation des violences sexuelles, en les suivant, en les documentant et en accompagnant les victimes partout dans le pays.
La criminalisation du viol est une avancée féministe à célébrer pendant les occasions spéciales. Toutefois, la culture du viol reste très présente au Sénégal. Il faut collectivement questionner nos rapports avec les victimes, nos débats autour des viols et surtout, le traitement médiatique au quotidien.
L’éducation des filles : un tournant historique
Il a fallu attendre 1938 pour assister à la création, à Rufisque, de l’École normale d’institutrices, alors que celle des garçons avait été créée en 1903. Les inégalités d’accès à l’éducation ne datent donc pas d’aujourd’hui. Toutefois, des luttes ont été menées et des conquis ont été arrachés.
Depuis les années 1990, plusieurs programmes ont encouragé la scolarisation des filles, notamment des campagnes de sensibilisation, l’octroi de bourses et l’amélioration de l’offre éducative. Ces efforts ont favorisé une progression notable de leur présence dans le système éducatif.
En 2022, le Taux Brut de Scolarisation (TBS) à l’élémentaire est de 76,0 % chez les garçons et 91,2 % chez les filles.
Au niveau du moyen général, le TBS des filles en 2022 est de 57,4 % contre 47 % chez les garçons. Pour les filles, il est passé de 36,5 % en 2008 à 57,4 % en 2022.
Entre 2017 et 2022, le TBS dans l’enseignement secondaire général passe de 33,6 % à 33,7 %, mais celui des filles progresse jusqu’à 37,2 %.
Ces progrès significatifs sont le fruit d’une lutte des mouvements pour les droits des femmes, même si des disparités régionales et des obstacles comme les mariages précoces, les grossesses précoces ou les contraintes socio-économiques continuent de freiner le maintien des filles dans le secondaire.
Chaque victoire féministe ouvre la voie à de nouveaux combats et mène vers de nouveaux territoires de liberté et de dignité à conquérir pour les femmes, afin que l’égalité devienne réelle et durable.
B- Ce qui reste à arracher : les revendications actuelles
Il faut le dire : les avancées sont indéniables. Toutefois, la meilleure manière de magnifier les batailles remportées au prix de tant de sacrifices est de poursuivre la lutte, car des siècles de négation et d’invisibilisation ne se réparent pas en quelques décennies. En cela, les enjeux sont cruciaux : préserver ce qui a été conquis, mais surtout reconquérir, pas à pas, les parts d’humanité que l’ordre social nous a longtemps refusées.
Pour une réforme du Code de la famille
La réforme du Code de la famille demeure sans aucun doute l’un des chantiers les plus urgents dans le cadre des revendications féministes au Sénégal. Adopté en 1972, ce texte, qui régit et organise la vie familiale, a été pensé et élaboré en l’absence des femmes et sans égard pour leur perspective. De cette inégalité originelle a naturellement découlé une pléthore de dispositions discriminatoires, injustes et dangereuses qui continuent de rythmer le quotidien de millions de femmes.
La question de l’âge du mariage, toujours fixé à 16 ans malgré la ratification par le Sénégal du Protocole de Maputo, qui le porte à 18 ans dans son article 6.b, celle de l’autorité parentale structurée autour de la primauté du père, ainsi que les restrictions entourant la recherche de paternité illustrent parfaitement les discriminations qui parcourent l’ensemble du texte.
Au vu de ce constat, le collectif Luy Jot Jot Na a été lancé. Réunissant mouvements féministes, juristes, acteurs de la société civile, citoyen.nes, cette campagne a pour but de rappeler aux autorités leurs promesses électorales, leurs responsabilités vis-à-vis des citoyennes et leurs engagements internationaux en matière de droits des femmes. Le chantier est vaste et appelle la présence, l’engagement et la vigilance de toute personne attachée au respect de la dignité des femmes.
Une reconnaissance juridique des féminicides
En 2025, pas moins de 18 cas de féminicides ont été officiellement recensés au Sénégal. Ce bilan traduit tragiquement la réalité de nombreuses femmes, dont les violences commises à leur égard sont encore trop souvent appréhendées par le droit pénal à travers des qualifications générales qui ne rendent pas toujours compte de la spécificité de ces crimes. Aujourd’hui, il n’est plus possible d’aborder cette question sans porter un regard lucide et grave sur les rapports de domination et les dynamiques d’oppression diffuses et profondément ancrées qui les rendent possibles.
Et c’est là toute la pertinence de cette revendication. Reconnaître juridiquement les féminicides, c’est nommer une réalité vécue par les femmes et engager une remise en question des rapports oppressifs qui structurent leurs relations avec les hommes. Il ne suffit plus de condamner ces meurtres à travers des discours, il faut s’attaquer aux conditions qui les produisent, les pérennisent et les tolèrent, ce qui passe nécessairement par leur reconnaissance juridique et symbolique.
Le droit à l’avortement : pour une application du protocole de Maputo
Des nourrissons retrouvés dans des poubelles, des femmes incarcérées pour infanticide (cause majeure de détention des femmes), des vies mises en danger lors d’avortements clandestins : voici les conséquences de l’interdiction de l’avortement au Sénégal. Ce dernier est strictement interdit par l’article 305 du Code pénal de 1962. Une seule exception est admise, et de manière très stricte, par l’article 15 de la loi sur la santé de la reproduction permettant un avortement thérapeutique lorsque la vie de la mère est en danger.
Pourtant, le Sénégal a ratifié, en 2004, le protocole de Maputo qui autorise, dans son article 14c, l’avortement médicalisé en cas d’agression sexuelle, de viol et d’inceste. Les revendications des associations féministes, féminines, juridiques et médicales sont claires : il faut intégrer l’article 14c du protocole de Maputo dans le droit national.
Il faut savoir que l’interdiction de l’avortement ne le supprime pas, elle le rend clandestin. Les classes sociales aisées trouvent des solutions discrètes, tandis que les plus précaires prennent des risques pour leur santé et s’exposent à des poursuites. Cette inégalité sociale transforme l’interdiction en une justice à deux vitesses. La loi n’est-elle pas l’expression d’une justice de classe ?
De plus, l’argument religieux souvent utilisé pour l’interdiction de l’avortement n’est pas unanime. Les écoles juridiques islamiques ne s’accordent pas sur le moment à partir duquel l’avortement est considéré comme un crime. Pour certaines, comme l’école malikite, l’interdiction s’applique dès la fécondation. Pour d’autres écoles, ce seuil est fixé plus tard, notamment après 40 jours ou 120 jours.
Nous aimerions vraiment interpeller la conscience collective de nos compatriotes : quel discours tenir à une jeune fille obligée de porter une grossesse de son propre père ?
Violences sexuelles : couvrir le vide juridique
Il est fréquent au Sénégal que les agressions sexuelles soient qualifiées d’« attentat à la pudeur » et jugées comme telles. Cette qualification rend bien compte des limites du cadre juridique actuel : les violences sexuelles y sont abordées de manière superficielle avec des incriminations héritées d’une conception morale de la pudeur. Dans cette logique, ce n’est pas tant l’atteinte à l’intégrité corporelle et au consentement de la victime qui est placée au centre des préoccupations, mais bien la transgression d’une norme sociale liée à la moralité sexuelle. Une telle approche ne révèle pas réellement la gravité et la spécificité des violences sexuelles, pourtant particulièrement répandues, notamment à l’égard des femmes.
Pour cette raison, il est urgent de revendiquer la priorisation de cette question afin de combler ce vide juridique et de sanctionner les agressions sexuelles à la hauteur de leur gravité. Mais au-delà de la qualification pénale, c’est l’ensemble du dispositif de protection des victimes qui mérite d’être repensé. L’accès à la justice, la prise en charge médicale et psychologique, la protection contre les représailles ainsi que la reconnaissance sociale de la parole des victimes demeurent encore des défis majeurs.
En conclusion
De la réforme du code de la nationalité à l’adoption de la loi criminalisant le viol, les avancées obtenues témoignent d’une capacité réelle de transformation. Mais ces victoires, aussi significatives soient-elles, ne devraient pas occulter les lignes de fracture encore visibles dans notre architecture juridique et sociale.
Lorsqu’on mesure l’ampleur du travail qu’il reste à accomplir, les luttes qu’il faut encore mener, il devient difficile de supporter la légèreté et l’ignorance, avec lesquelles cette journée est investie. Alors nous écrivons pour rappeler, en ce jour, que l’histoire des droits des femmes est faite de conquêtes arrachées et de résistances persistantes. Nous écrivons pour apporter de la gravité, encourager une réflexion approfondie et célébrer avec responsabilité.
PS : Ce texte pose des constats et ouvre des pistes de réflexion sans prétendre traiter ces questions en profondeur. Il vise avant tout à interpeller la conscience collective et à encourager le débat.