De quoi se mêlent les hommes ?
Par Mamadou Amat NIASSE
Puisqu’elle existe déjà, je ne vais pas m’amuser à réinventer la roue quand même ! Voilà pourquoi personne ne m’entendra énumérer ici les victoires obtenues par les femmes tout au long de l’histoire, les batailles (encore en cours) pour plus de reconnaissance et de droits. Je ne me livrerai pas davantage à jouer les historiens en remontant à l’origine de la Journée internationale des droits des femmes, célébrée le huitième jour de tous les mois de mars. Les Nations unies ont institué la pratique au lendemain de la célébration, en 1975, de l’Année internationale de la femme… Non, pas la peine d’insister.
Ayant ainsi défini ce que je ne compte pas faire, je dois maintenant essayer d’imaginer ce qu’il me reste à effectuer. Une respectable jeune consœur, animatrice d’une plateforme numérique dédiée aux femmes [www.mousso.sn], m’a demandé de lui faire « un papier sur un sujet de [mon] choix en lien avec les femmes pour le 08 ». Me faire une telle demande, à moi un homme, c’est soit un affront, soit un piège. Voire un affront piégeux ou un piège effronté. Que je vais affronter, bien sûr !
Pour m’adonner à cet exercice d’équilibriste consistant à porter la voix d’un homme sur une plateforme féminine pour le 8-mars, je vais devoir manifester un respect sincère envers les femmes, faire montre d’une autodérision salutaire et m’appliquer une bonne dose de lucidité sur notre propre condition de « sexe fort » [entre de très gros guillemets]. Mesdames, vous comprendrez mieux la relativité de cette expression de sexe fort quand vous deviendrez un vieux monsieur comme moi.
Or donc, nous les hommes, nous avons toujours été persuadés d’être de très grands stratèges. Lors des grandes guerres de l’histoire, c’est surtout nous qui nous sommes sacrifiés, les femmes attendant sagement (?) à la maison le retour du guerrier pour un repos bien mérité. S’il en réchappe, bien sûr. Nous nous sommes longtemps distingués dans les grandes guerres de jadis où nous n’avons pas toujours été des héros. Mais elles, leur force et leur caractère de stratèges se vérifient dans les interminables batailles du quotidien.
C’est fascinant [et un peu humiliant pour nous] cette capacité qu’ont nos compagnes à anticiper que le petit Moussa aura besoin de nouvelles chaussures à sa taille dans trois mois, tout en finalisant un dossier d’appel d’offre et en se rappelant, dans le même temps, qu’il ne reste plus de lait dans le frigo pour le petit-déjeuner du lendemain. Nous, pendant ce temps, nous nous gavons des programmes de la télé ou du contenu inépuisable de notre tablette. Nous sommes fiers quand il nous arrive de trouver notre trousseau de clés du premier coup. Surtout sans lui avoir demandé si elle ne l’a pas aperçu quelque part. Et nous demeurons persuadés que le fait de verser mensuellement une importante somme d’argent comme contribution aux charges du ménage nous dispense de toute autre corvée.
La galanterie, un vrai casse-tête
Hommes de bonne volonté, nous évoluons sur un terrain miné. Nous ne savons pas de science certaine si nous devons continuer à nous montrer galants, comme du temps de nos grands-pères. N’étant pas assuré de ce que doit être la conduite appropriée, nous effleurons l’idée qu’une femme ne peut décemment pas rejeter a priori les prévenances d’un homme. Que ce soit le sien, un voisin ou un inconnu. Cependant, nous nous disons qu’avec l’évolution de la société, nous avons parfois peur que l’édifice nous tombe sur la tête. En effet, considérant les conquêtes qu’elles ont réalisées et qui leur ont permis d’envahir ou, en tout cas, d’être aujourd’hui bien présentes dans tous les bastions que nous trustions jadis, on arrive à se demander à part soi si l’on ne risque pas d’être rabroué à la moindre manifestation de galanterie.
Est-ce de la politesse excessive [donc déplacée] ou un résidu de patriarcat que de continuer à ouvrir puis à tenir aux femmes la portière de la voiture ? Risquons-nous d’entendre un définitif et résolu : « Non, je peux le faire moi-même ! » quand un d’entre nous propose imprudemment de l’aide pour porter ce sac de riz de 50 kilos ? Sommes-nous vraiment bienveillants ou négligeons-nous sa force physique de femelle rachitique ?
Cependant, pour en connaître un certain nombre, y compris parmi les plus radicales, je n’en ai jamais vu une dédaigner l’aide d’un homme qui se propose de lui changer une roue crevée. Quant au compliment, il est de plus en plus assimilable à ce que des esprits retors appellent un « complimensonge ». Autrement dit, plus personne n’y croit, même s’il reste évident que ça fait plaisir quelque part d’être complimenté. Chez les hommes aussi, bien sûr.
La vérité, c’est que nous marchons sur des œufs, mais c’est un excellent exercice pour notre équilibre. Ces maladresses masculines accumulées sont peut-être le signe le plus palpable de la transition que nous vivons : nous sommes enfin en train d’apprendre que l’égalité n’est pas une perte de privilèges, mais une invitation à être un peu moins… lourds.
Nous avons désespérément besoin de votre succès
Au-delà de l’humour, il y a une réalité que nous, les hommes, commençons à admettre à voix basse : un monde dirigé uniquement par des testostérones en costume-cravate ou en caftan demi-saison est un univers un tantinet ennuyeux. Il y a de plus en plus de femmes dans les armées, de camionneuses sur les routes, de policières dans la circulation, de chauffeuses de taxi sillonnant les rues de nos villes, d’enseignantes dans les écoles et même de cheffes de famille dans de plus en plus de foyers…
L’arrivée massive des femmes à tous les niveaux de décision n’est pas qu’une question de justice, mais aussi de survie esthétique et intellectuelle. Là où nous, les hommes, voyons une ligne droite (souvent un mur), vous, les femmes, voyez des nuances, des réseaux, des alternatives… Votre succès nous libère aussi : il nous autorise à ne plus être les seuls « piliers » (souvent fragiles) et à découvrir le luxe d’être, nous aussi, vulnérables.
Bref, le 8-mars n’est pas le jour où les femmes deviennent les égales aux hommes. C’est le jour où les hommes réalisent qu’ils ont tout à gagner à ce qu’elles le soient. En somme, cette date représente moins une journée de célébration qu’un miroir tendu à notre propre sidération, à nous les mâles. Car, reconnaissons-le honnêtement, si un homme devait gérer, ne serait-ce qu’en 24 heures, la « charge mentale » moyenne d’une femme moderne, il finirait complètement groggy bien avant l’heure du déjeuner.
Petit guide de survie pour mes congénères ce 8 mars
Entre nous, messieurs, mettons-nous d’accord sur trois choses fondamentales (à faire ou pas) pour ne pas risquer de recevoir de sévères remontrances ou juste un regard assassin de la part de qui vous savez au cours de cette journée :
- N’arrivez pas avec un bouquet de fleurs en souriant « Bonne fête des femmes ». Surtout si vous n’avez jamais réussi à mettre en marche la cuisinière à gaz en dépit de ses quatre feux.
- Apprenez à écouter. A écouter vraiment. Sans interrompre pour expliquer à une femme ce qu’elle ressent, ce qui se passe vraiment, au-delà des apparences. C’est difficile, oui, mais faites un effort.
- Réjouissez-vous. Quand une femme s’épanouit, c’est la société qui respire. Et accessoirement, c’est quelqu’un qui aura moins de temps pour remarquer que nous n’avons pas rabaissé l’abattant de la lunette des toilettes après avoir pissé.
En conclusion
Mesdames, ce 8 mars, ne nous regardez pas trop sévèrement si nous semblons un peu perdus. Nous sommes en pleine mutation. Nous admirons votre résilience, nous envions votre sororité, et nous essayons de comprendre comment vous faites pour faire tout cela avec des poches de pantalons aussi petites (quand vous en avez).
L’égalité, c’est finalement quand nous pourrons tous, hommes et femmes, être aussi imparfaits les uns que les autres, sans que cela ne soit la fin du monde.