Au Sénégal, l’émancipation féminine passe aussi par la musique
Par Modou Mamoune FAYE
Au Sénégal et dans de nombreux pays africains, la musique a pendant longtemps été une affaire d’hommes. Au début des années 1960, rares étaient les femmes qui osaient s’aventurer dans ce milieu masculin, à la limite… macho. Celles qui franchissaient le pas et brisaient le tabou étaient considérées comme des filles faciles, dévergondées et dont les parents avaient raté leur éducation. A l’époque, l’univers des musiciens était vu comme un microcosme glauque, libertin, où l’alcool coulait à flots. C’est dans ce contexte qu’apparaît Aminata Fall, l’une des premières chanteuses modernes sénégalaises. Cette musicienne dont la voix évoquait les intonations gospel de l’artiste américaine Mahalia Jackson, est née le 29 janvier 1930 dans la ville de Saint-Louis, ancienne capitale située au nord du pays. Il fallait avoir un caractère bien trempé comme le sien pour intégrer le Star Jazz de Papa Samba Diop dit Mba, ce précurseur de la musique au Sénégal immortalisé par Youssou Ndour dans l’une de ses toutes premières chansons. En véritable pionnière, Aminata Fall a ouvert la voie et permis à d’autres femmes de s’illustrer dans l’univers de la musique moderne.
Avant elle, des griottes détentrices de la mémoire s’étaient distinguées dans des groupes où dominaient les instruments traditionnels. En leur qualité de gardiennes du patrimoine oral, elles sont à la fois chroniqueuses et historiennes de la société. Elles ressuscitent les généalogies, scandent des louanges destinées aux personnages significatifs de la société et rappellent des récits historiques à travers leur répertoire, lors des cérémonies de baptêmes, mariages, circoncisions… Un cérémonial qui participe à la consolidation des liens sociaux et familiaux. Des figures musicales féminines comme Adja Mbana Diop la grande voix du Walo, Yandé Codou Sène, Khar Mbaye Madiaga la diva de Rufisque, Diabou Seck la Saint-louisienne, Fatou Sakho, Mahawa Kouyaté (qui accompagnait son époux Soundioulou Cissokho, virtuose de la kora), Kiné Lam, Athia Wellé, Madiodio Gningue et tant d’autres ont marqué de leur empreinte indélébile la musique traditionnelle sénégalaise. Certaines d’entre elles ont fait les beaux jours de l’Ensemble lyrique du Théâtre national Sorano de Dakar, ce groupe mythique créé par le premier président du Sénégal, le poète et académicien Leopold Sédar Senghor.
Casser les codes et déconstruire les préjugés
La contribution des femmes à l’essor de la musique sénégalaise est donc fondamentale et se perpétue de nos jours avec une nouvelle génération plus ouverte aux influences extérieures. Ainsi, à la fin des années 1990, la jeune Coumba Gawlo Seck a connu une belle carrière internationale grâce à la reprise du tube Pata Pata de la Sud-africaine Myriam Makéba qui lui avait valu un disque de platine et des tournées dans de nombreux pays du globe. D’autres figures musicales, tout aussi ambitieuses et talentueuses, lui ont emboité le pas, contribuant ainsi à féminiser le mbalakh, ce genre musical sénégalais si particulier. Ainsi, Viviane Chidid a intégré des influences très R’n’B dans ses compositions, attirant un public de plus en plus jeune. Dans son sillage, d’autres musiciennes ont émergé au début des années 2000 : Titi, Aïda Samb, Adiouza et, plus récemment, Mia Guissé la nouvelle coqueluche des jeunes. Dans leurs compositions, certaines de ces chanteuses ne cachent pas leur engagement en abordant des thèmes passant au crible les maux de la société sénégalaise : mariages forcés, viols, polygamie, domination masculine, divorces, phénomène des castes…
Dans le sillage de ces chanteuses mbalakh, des figures du rap féminin s’illustrent à travers un engagement plus accentué et se font plus vindicatives dans la dénonciation sous forme de rimes. Elles s’appellent Moona, Omg, Eve Crazy, Sister Lb… Face aux préjugés, stéréotypes et incompréhensions d’une société parfois rigide et conservatrice, les jeunes rappeuses sénégalaises rament ferme, à contrecourant, afin de contourner les obstacles qui freinent leur épanouissement professionnel. Au Sénégal, il existe même, depuis 2018, une formation musicale 100% féminine. C’est l’Orchestre Jigeen Ñi (les femmes en wolof) dont l’initiateur est le producteur Samba Diaité. Des guitares aux percussions, en passant par les synthés et les chants, tout est assuré par un groupe de jeunes passionnées de musique et qui comptent en faire leur unique profession. Elles veulent casser les codes, déconstruire les préjugés, tout en démontrant que les femmes peuvent être de véritables musiciennes professionnelles. « L’instrument n’a pas de sexe, c’est d’abord un métier », affirment-elles souvent dans leurs interviews. Selon la chef d’orchestre, Khady Dieng, les femmes peuvent aussi bien jouer du djembé, de la guitare que du piano ou de la batterie. Dans leur répertoire, elles expérimentent des styles assez variés et éclectiques, allant du mbalakh au rap, en passant par le reggae, le blues et le jazz. L’un des objectifs de Jigeen Ñi est de faire de la musique un vecteur de changement social, avec des compositions dont les thèmes sont tirés des questions de la vie quotidienne, particulièrement celles qui touchent aux conditions des femmes. Elles souhaitent « encourager la relève et servir d’exemple à toutes les jeunes filles et femmes qui veulent faire carrière dans les arts ». Comme le disent ses membres, Jigeen Ñi se veut un véritable symbole de l’émancipation et de la détermination, notamment dans un milieu musical dominé par les hommes et où les femmes sont très souvent reléguées au rang de simples choristes ou danseuses.
Félicitations depuis Buenos Aires, Argentine.
En tant que femme et chanteuse, je soutiens totalement le message de cet article et je me réjouis que mes camarades sénégalaises continuent à lutter pour leurs droits.
Ne baissez pas les bras et faites entendre vos voix et votre musique.
Grâce à cette note, je vais écouter votre musique 😉
Un chaleureux câlin depuis l’Amérique du Sud.
Romina
Merci pour les encouragements. La lutte continue !